Il ne foule aucun tapis rouge, ne chante sur aucune scène et ne brigue aucun mandat électif. Pourtant, dans les cercles économiques d'Afrique centrale, son nom résonne comme peu d'autres. Paul Fokam Kammogne appartient à cette poignée de bâtisseurs qui préfèrent les bilans comptables aux projecteurs, et qui, patiemment, ont fini par façonner tout un pan de la finance africaine.
D'un village de l'Ouest à l'amphithéâtre parisien
Né en 1948 à Mboukué, dans la commune de Baham, le jeune Fokam grandit loin des salles de marché. Son ascension passe par les bancs universitaires : il décroche un diplôme de gestion économique au CNAM de Paris, avant d'obtenir un doctorat en sciences de gestion à l'université de Bordeaux en 1989. Entre-temps, il fait ses classes sur le terrain, comme adjoint au chef d'agence de la Cameroon Bank, de 1976 à 1979 — une expérience qui, avec le recul, ressemble à un apprentissage discret avant le grand saut. En 1993, la boucle se referme symboliquement : celui qui a appris la banque en observant l'enseigne aujourd'hui à l'Institut technique de banque du CNAM, comme maître de conférences.
La naissance d'un géant bancaire
C'est en 1986 que tout bascule. Paul Fokam pose les fondations de la Caisse Commune d'Épargne et d'Investissement, la future CCEI Bank, dont la licence bancaire est obtenue en juillet 1987 avec un capital initial de 300 millions de FCFA. En 2002, l'établissement se rebaptise Afriland First Bank et change de dimension. Depuis 2008, Fokam préside la holding faîtière Afriland First Group, basée à Genève.
Le pari a payé : fin 2024, le groupe franchissait pour la première fois la barre des 2 000 milliards de FCFA d'actifs, soit environ 3,6 milliards de dollars, porté par une hausse de 9,3 % en un an et plus de 705 000 clients servis. Longtemps ancrée en Afrique centrale, la banque a multiplié les ouvertures ces derniers mois : elle vient de s'implanter en République centrafricaine — une première pour un établissement camerounais dans ce pays — et prépare son entrée au Tchad, après avoir déjà posé un pied en Guinée, en Côte d'Ivoire, à Sao Tomé, au Liberia, au Soudan du Sud et en Ouganda.
Un banquier qui pense « inclusion »
Ce qui distingue Afriland dans le paysage bancaire régional, c'est son obstination à financer ceux que les banques classiques ignorent. Le modèle MC2, ses mutuelles communautaires de croissance, incarne cette philosophie en zone rurale. Plus récemment, le groupe a accéléré sur la finance islamique, un terrain que Fokam présente comme naturellement compatible avec sa vision : refuser la spéculation, financer l'économie réelle et toucher les populations exclues du système bancaire classique. Cette stratégie s'est traduite, courant 2026, par le lancement d'Africa Diamond Invest, une société de gestion et d'intermédiation basée à Lomé et dirigée par son fils Christian Fogaing Kammogne, ainsi que par une offensive sur l'émission de sukuks à travers l'Afrique de l'Ouest.
Un conglomérat tentaculaire
La banque n'est que la partie visible de l'édifice. Autour d'elle gravitent la Société africaine de participation, la Société africaine d'assurance et de réassurance, la Société africaine de promotion immobilière, la maison d'édition Afredit, la société de gardiennage AGES, ou encore Sitracel, active dans les produits d'hygiène. Fokam a également fondé, en 2006, la chaîne panafricaine Voxafrica, basée à Londres, et créé le PK Fokam Institute of Excellence, une université qu'il voulait comme un vivier de talents africains formés localement.
Une reconnaissance à la mesure du parcours
Les distinctions ont suivi la trajectoire : Chevalier de l'Ordre de la Valeur de la CEMAC, Prix allemand de l'Excellence africaine en 2004, Lifetime Achievement Award d'African Banker en 2016. En 2017, la Banque chinoise de développement l'a choisi comme partenaire privilégié pour soumettre des projets, publics comme privés, au China Africa Development Fund, ouvrant un accès rare aux 54 pays du continent.
Aucun chiffre officiel ne vient certifier l'ampleur exacte de sa fortune personnelle, Fokam lui-même n'a jamais cherché à l'afficher. Mais l'empreinte, elle, ne se discute plus : neuf pays, des dizaines de filiales, et une conviction intacte que la banque peut être un outil d'émancipation plutôt qu'un simple coffre-fort.



