La quarantaine sonnée, Lisette Claudia Tame Njambé incarne une nouvelle génération d’entrepreneurs industriels camerounais. À la tête d’Africa Processing Company SA (APC SA) et de Meta Invest, elle dirige quelque unes des principales entreprises nationales de transformation des matières premières, connues à travers sa marque CA’OLY pour le cacao et Denky pour le maïs, les pommes de terre, les fruits, etc.
Son parcours raconte surtout une trajectoire construite étape après étape, loin du simple confort d’un héritage familial.
Une enfance au cœur de l’industrie
Son rapport à l’industrie remonte à l’enfance. Son père, Henri Tame Soumedjong, a dirigé Saplait SA, une entreprise agro-industrielle spécialisée dans la production laitière au Cameroun. Dans cet environnement, les machines, les contraintes de production et les décisions d’entreprise faisaient partie du quotidien.
Cette proximité avec le monde industriel a progressivement nourri sa propre vocation. « J’ai grandi parmi les machines et j’ai découvert en moi la même passion et la même vocation que mes parents », explique-t-elle.
Mais si son environnement familial lui a donné une première familiarité avec l’entreprise, la dirigeante insiste sur un point essentiel : APC SA n’est pas une entreprise familiale transmise de génération en génération.
Apprendre avant de produire
Son parcours académique combine technologie et management. Après une licence en génie informatique obtenue à l’Université d’Aix-Marseille, elle poursuit sa formation avec un Executive MBA en management stratégique à l’Université Catholique d’Afrique Centrale.
Son véritable apprentissage industriel se poursuit ensuite à l’étranger, notamment dans l’univers de la chocolaterie. Elle y découvre des modèles de transformation qui nourrissent une conviction : le Cameroun doit pouvoir développer davantage cette activité directement sur son territoire.
Avant de se lancer dans la production, elle choisit toutefois de comprendre le marché. Durant plusieurs années, elle importe des produits chocolatiers et observe les attentes des consommateurs. Une phase d’apprentissage qui lui permet de tester son marché avant de prendre le risque industriel.
« Ce projet n’est pas un héritage familial ni une entreprise familiale. Nous sommes partis de zéro », affirme-t-elle.
De 66 m² à une capacité industrielle en expansion
Africa Processing Company SA est officiellement créée en janvier 2021. À ses débuts, l’entreprise opère dans un espace de seulement 66 m². Quatre ans plus tard, le changement d’échelle est spectaculaire.
À Mbankomo, dans la région du Centre, APC SA dispose désormais d’un site industriel de plus d’un hectare. L’usine CA’OLY, inaugurée le 15 janvier 2025, affiche une capacité de production de 8 000 tonnes de dérivés de cacao par an et contribue à plus de 500 emplois directs et indirects.
APC SA s’installe ainsi dans le top 5 des transformateurs de cacao au Cameroun, derrière ou aux côtés d’acteurs majeurs tels que Sic Cacaos, Chococam, Atlantic Cocoa et Neo Industry.
L’expansion ne s’arrête pas à Mbankomo. En novembre 2025, une deuxième usine est inaugurée à Ngolambélé, dans la région de l’Est. L’ambition affichée est désormais de porter la capacité de broyage à 24 000 tonnes par an à l’horizon 2028-2029.
Le 26 juin 2026 encore, la presse locale s’embrasait. Fraîchement sorti de terre, l’usine Denky a été inaugurée à Badenkop dans les Hauts-Plateaux et commercialise depuis lors une variété de produits finis issus de la transformation des cultures vivrières de la région de l’Ouest.
De ce côté, Lisette Claudia Tame affiche clairement l’ambition de transformer chaque année 500 tonnes de maïs, 5 000 tonnes de sucre, 300 tonnes de plantains et de pommes de terre, 200 tonnes de fruits, 200 tonnes de viande porcine.
Par ailleurs, une prochaine usine de transformations des arachides est en train de voir le jour dans la région de l’Extrême-Nord.
Transformer les matières premières locales pour créer plus de valeur
Derrière cette croissance industrielle se trouve un enjeu économique plus large : celui de la transformation locale du cacao camerounais.
Produire davantage de dérivés sur le territoire permet potentiellement de retenir une part plus importante de la valeur ajoutée au sein de l’économie nationale.
Le parcours de Lisette Claudia Tame Njambé illustre ainsi une logique entrepreneuriale progressive : apprendre le marché, tester le modèle, investir dans les équipements, puis changer d’échelle.
En mars 2025, son engagement est distingué par l’État camerounais, qui lui décerne à titre exceptionnel le grade de Chevalier de l’Ordre de la Valeur.
Son message résume finalement sa philosophie industrielle : « Nous devons démystifier l’industrie, et démontrer que tout commence avec une ou deux machines. »
De 66 m² à plusieurs unités industrielles, son histoire montre surtout qu’au Cameroun, l’industrialisation peut aussi commencer à petite échelle, à condition d’avoir une vision suffisamment grande.



