Personne ne l'a vue venir. Pendant que les projecteurs économiques restaient braqués sur les grands noms habituels du patronat camerounais, Jacqueline Dongmo construisait patiemment, loin du bruit, l'un des paris industriels les plus audacieux jamais tentés dans le secteur des boissons en Afrique centrale.
Résultat : à 62 ans, cette juriste de formation est devenue la productrice et distributrice officielle du Coca-Cola au Cameroun, au terme d'un montage financier de 50 milliards de FCFA.
Une bâtisseuse qui ne parle presque jamais
Rencontrer Jacqueline Dongmo relève de l'exploit journalistique. Elle n'a accordé qu'un seul grand entretien à la presse, en 2022, à Jeune Afrique, depuis son bureau de la zone industrielle de Bassa à Douala.
Tailleur bleu strict, voix posée, réponses mesurées : à l'époque, elle venait pourtant de boucler l'une des plus grosses opérations financières de l'histoire économique récente du pays. Interrogée sur le démarrage de son usine, elle avait simplement glissé, prudente, « si tout se passe bien » , une formule qui en dit long sur sa méthode : pas de tapage, seulement de la patience, du capital et un sens aigu du timing.
Des décennies de logistique avant la lumière
Rien, dans son parcours initial, ne laissait deviner ce virage. Juriste de formation, Dongmo a bâti les fondations de sa carrière dans l'univers peu spectaculaire mais stratégique de la logistique et de la distribution : transport de carburant, gestion de chaînes d'approvisionnement, représentation d'entreprises internationales au Cameroun.
Ces compétences ont fini par converger vers Gracedom Invest, un groupe diversifié entre transport, commerce général, importation de boissons et génie civil. Avant même l'arrivée de Coca-Cola dans son portefeuille, Gracedom générait déjà environ 29 milliards de FCFA de chiffre d'affaires annuel, pour un actif de 14 milliards et près de 450 employés. Ce n'était pas une start-up. C'était une plateforme prête à absorber un choc.
Sa filiale JDDS avait par ailleurs distribué les produits Guinness à Douala pendant une quinzaine d'années, avant que Diageo ne cède sa brasserie camerounaise à Castel en 2022.
Une expérience qui lui a valu la confiance des banquiers et l'a positionnée, dans la foulée, comme distributrice exclusive au Cameroun du Kronenbourg 1664 puis du portefeuille de spiritueux premium de Diageo (Johnnie Walker, Smirnoff, Baileys, entre autres).
L'opportunité née d'une rupture historique
Tout bascule en mai 2022. La SABC, filiale camerounaise du groupe français Castel, met fin à 59 ans de partenariat avec The Coca-Cola Company, officiellement d'un commun accord, mais dans un climat tendu : Castel venait de lancer sa propre marque de cola, World Cola, concurrençant directement son partenaire américain.
Coca-Cola engage alors une restructuration de son réseau d'embouteillage sur tout le continent, en misant sur des partenaires locaux qui ne deviendraient jamais des rivaux commerciaux.
Dongmo saisit l'ouverture : quelques semaines plus tard, son groupe est désigné nouveau partenaire de production et de distribution pour le Cameroun, avec mandat de produire Coca-Cola, Coca-Cola Zéro, Sprite, Fanta et Schweppes depuis une usine à construire à Kake, près de Douala.
Un financement à 50 milliards de FCFA
Le projet, initialement chiffré à 25 milliards de FCFA pour une capacité de 20 000 bouteilles à l'heure, a doublé de volume dès la signature de l'accord Coca-Cola : 80 000 bouteilles par heure, pour un investissement porté à 50 milliards de FCFA, financé par un tour de table associant BGFIBank Cameroun et Commercial Bank Cameroon (CBC), partenaire historique du groupe depuis plus de vingt ans.
Cette relation bancaire de longue date a permis de boucler le financement dans des délais resserrés, malgré l'absence de précédent opérationnel comparable.
Un objectif à 30 % du marché
L'usine de Kake est entrée en production début 2023, avec quelques mois de retard sur le calendrier initial. L'ambition affichée : capter 7 % du marché camerounais des boissons gazeuses la première année, puis 30 % en cinq ans — un défi de taille dans un pays où Coca-Cola avait glissé jusqu'à la cinquième place des sodas préférés des consommateurs en 2022.
Le site a d'ailleurs été conçu bien au-delà du seul cola, avec des lignes prévues pour les jus de fruits, l'eau minérale et les produits laitiers, de quoi diversifier durablement le groupe Gracedom.
Mère de six enfants, catholique pratiquante, présidente de la Women's Peace Initiative, Jacqueline Dongmo reste une figure rare : celle d'une entrepreneure qui a préféré laisser parler ses produits plutôt que sa personne, et qui prouve, discrétion après discrétion, que la constance peut peser plus lourd que le bruit.



