L'Afrique aquacole a désormais sa propre référence génétique
Il aura fallu des années de sélection minutieuse, de contrôles en laboratoire et de suivi technique sur le terrain, mais le résultat est là : le Cameroun possède aujourd'hui sa propre souche de tilapia.
Baptisée Bakoko, elle est l'œuvre d'Abdel Tamouaffo, entrepreneur agropastoral basé à Japoma, dans la région du Littoral, qui revendique une avancée génétique capable de rivaliser avec les références mondiales du secteur.
Jusqu'ici, l'histoire de la pisciculture s'écrivait ailleurs. L'Égypte avait imposé sa souche du Nil comme standard mondial. La Thaïlande, de son côté, avait fait de la GIFT (Genetically Improved Farmed Tilapia) une référence incontournable pour les éleveurs des cinq continents.
Deux pays, deux innovations, deux jalons dans l'histoire de l'aquaculture moderne. Le Cameroun entend désormais inscrire son nom à côté des leurs.
Des chiffres qui parlent
Au-delà du discours, ce sont les performances zootechniques qui retiennent l'attention des professionnels.
Selon les données communiquées par l'équipe de Japoma, un alevin d'à peine 1 gramme atteint 700 grammes de poids vif en seulement 20 semaines d'élevage en cage flottante, soit environ cinq mois de grossissement.
Un rythme de croissance qui, s'il se confirme à plus large échelle, placerait la souche Bakoko parmi les génétiques les plus compétitives actuellement disponibles sur le marché africain.
Pour l’Institut Jardin d’Afrique d’Abdel Tamouaffo (page Facebook), cette réussite ne doit rien au hasard : « Une souche d'exception ne se résume pas à un patrimoine génétique : elle est avant tout le fruit d'un savoir-faire rigoureux, acquis au fil des années, et d'une quête permanente de l'excellence. »
Un centre d'excellence plutôt qu'une simple exploitation
Le projet Japoma Fish ne s'arrête pas à la production d'alevins performants. L'entrepreneur affiche une ambition structurante pour tout un secteur encore fragmenté au Cameroun : transformer Japoma en pôle de référence régional, où recherche, génétique et transmission des compétences se conjuguent.
« Notre ambition va au-delà de la production de poissons performants. Nous voulons bâtir un centre d'excellence où la génétique, la recherche, la maîtrise technique, l'innovation et la tradition se conjuguent pour former les professionnels de demain », peut-on lire sur la page officielle de l’Institut Jardin d’Afrique.
Cette vision s'accompagne d'une projection sur le long terme. D'ici une décennie, selon l'entrepreneur, Japoma pourrait devenir une destination pour les pisciculteurs venus d'ailleurs, non seulement pour s'approvisionner en alevins de la souche Bakoko, mais aussi pour se former directement auprès de ceux qui l'ont conçue.
Un pari ambitieux, qui suppose de bâtir en parallèle une offre de formation technique solide, capable d'attirer une clientèle internationale.
Une filière camerounaise en quête de souveraineté génétique
La démarche s'inscrit dans un enjeu plus large pour l'aquaculture africaine : réduire la dépendance aux souches importées, souvent coûteuses et pas toujours adaptées aux conditions climatiques et sanitaires locales.
En développant une génétique conçue et testée sur le terrain camerounais, Abdel Tamouaffo répond à une problématique bien connue des professionnels du secteur, confrontés à la variabilité de la qualité des alevins disponibles sur le marché régional.
Reste que la comparaison avec des références aussi établies que le Nil ou la GIFT, développées avec l'appui d'institutions de recherche internationales et éprouvées depuis des décennies sur plusieurs continents, demandera encore du temps et des validations à plus grande échelle pour s'imposer pleinement.
C'est dans cette perspective que l'entrepreneur camerounais situe son ambition, résumée en une formule qui se veut aussi un symbole : « L'Égypte a son Nil. La Thaïlande a sa GIFT. Le Cameroun a sa Bakoko. »
Une chose est sûre : la filière piscicole camerounaise, longtemps perçue comme secondaire face aux cultures d'exportation traditionnelles, gagne ici une vitrine technologique qui pourrait redessiner sa place sur l'échiquier aquacole africain.



